Red Sonja: Kalidor, le film de 1985Feu rouge cinéma

Red Sonja (1985)
Traduction du titre anglais : Sonia la Rousse.
Titre français : Kalidor, la légende du Talisman.

Sorti aux USA le 3 juillet 1985,
Sorti en Angleterre le 28 novembre 1985,
Sorti en France le 18 décembre 1985.

Sorti le 11 mai 2010 en blu-ray français ;
Sorti le 20 mai 2010 en blu-ray allemand,
Sorti le 28 juin 2010 en blu-ray anglais ;
Sorti en blu-ray anglais (nouvelle restauration) le 18 juillet 2022,
Sori en coffret blu-ray 4K français le 20 juillet 2022, allemand le 20 juillet 2022.

De Richard Fleischer ; sur un scénario de Clive Exton et George MacDonald Fraser, d’après la nouvelle The Shadow of the Vulture de Robert E. Howard parue dans The Magic Carpet Magazine de janvier 1934 ; avec Brigitte Nielsen, Sandahl Bergman, Paul L. Smith, Ronald Lacey, Arnold Schwarzenegger.

Pour adultes et adolescents.

La montagne, un plateau venteux ensoleillé. Son nom était Sonia la Rouge (Note du Traducteur : Sonja la Rousse). Elle vivait dans un monde sauvage à une époque de violence (Note Du Traducteur: donc au début du 21ème ?)… une guerrière farouche avec des cheveux roux flamboyants. Dans le Royaume Hyborien (Note du Traducteur: Hyperboréen, aka en Scandinavie) sa quête de justice et de vengeance devint une légende. Voici comment la légende commença.

Une maison à grande tour brûlait comme à l’ordinaire en ce temps-là. Ivre morte, une jeune femme rousse sommeillait non loin de là. Cependant, le fantôme d’une femme l’appelait, et Sonia, les tétons libérés pointant hors de sa robe déchirée, releva la tête, l’air un peu encore sous extasy. L’apparition insiste et poursuit l’exposition commencée avec le texte imprimé sur la première image du film : « Tu souffres, Sonja, mais la vengeance sera à toi, la vengeance contre la Reine Gerden qui te voulait pour elle toute seule. Ton dégoût était clair.»

En tout cas, pas par les déclarations de la rouquine, qui se contente lors du flashback de pousser un cri inarticulé et de balafrer la reine avec un couteau obligeamment laissé à disposition de n’importe quel attaquant sur la selle royale, défiant les règles de la physique et de l’anatomie car Sonia parvient à frapper au visage la reine perchée sur son cheval, tout en étant au bas du cheval maintenue par un soldat, faut croire que la reine était penchée bien bas et que le soldat était trop coincé dans son armure pour maintenir quoi que ce soit à sa place.

« Et c’est pourquoi Gerden la vilaine ordonna que ta famille soit tuée, et ton corps violé par ses soldats (qui ne devaient vraiment pas être nombreux, et n’ayant pas ôté leur armure, n’ont rien lui faire de particulièrement pénétrant, sans quoi ils se seraient castrés eux-mêmes au premier coup de rein.

« Mais dans ta quête pour la justice et la vengeance, tu auras besoin d’une grande force, car ton épée bras ne doit pas avoir d’égal. Je te donne cette force. » Et la forme lumineuse fait mine de bénir d’une épée fantôme l’épaule de la jeune femme, debout bien d’aplomb, jambes pratiquement sans écarts et pieds bien parallèles – confirmant le soupçon que l’armée censée l’avoir violée a dû la confondre avec un terrier voisin. Ou alors elle ne porte pas le bon surnom.

Bref, Kalidor (Note du Traducteur: ConanTM) le barbare chevauchait dans la pleine sous les montagnes, ou la toundra etc. afin d’empêcher les spectateurs de quitter dès à présent la salle. Le générique est long, et Kalidor a l’air pressé. Il arrive à un pont suspendu détruit et… fait demi-tour.

Ailleurs, un cône de pierre portée par des statuts semblent abriter une cérémonie singeant avec des épées à sec les chorégraphies d’Esther William. Il semble s’agir d’un salut à la boule à pointes maléfique luisant d’une lueur verte.

En longue tunique blanche décorée d’or et heaumes plus ou moins ailés, des bombasses s’avancent avec une moue prétentieuse, avec en tête une prêtresse encore plus bling-bling, qui demande à une certaine Varna où se trouve le seigneur d’Hyrkania. Varna (une rousse Ligne Roset) lui répond que l’intéressé n’est pas venu (il avait piscine). La prêtresse semble être soucieuse et repasse en mode dialogue d’exposition : il aurait dû être là pour la destruction du Talisman, comme si Varna qui semble préparer la cérémonie, pouvait ne pas être au courant.
La prêtresse poursuit après un soupir : « Mais nous ne pouvons retarder, nous procéderons sans lui. » Alors Varna s’inquiète : mais qui fera l’homme ? »… en fait non, Varna semble être à court de réplique.

La grande prêtresse se plante alors devant la boule pointue verte qui brille, étant ses bras et lève les yeux vers le trou au sommet du cône qui est censé servir de toit, et implore : « Ô Dieu des Dieux Hauts, regarde le talisman avec lequel tu as créé le monde et tous les trucs. »

Pendant ce temps, une petite troupe de cavaliers arrive au cône. Ai-je précisé qu’en cet âge de violence et ces temps si tellement barbares, personne ne fait le guet et strictement aucune troupe ne garde quoi que ce soit ?

La prêtresse poursuit imperturbable, toujours en mode dialogue d’exposition, comme si le temple était insonorisé alors qu’en toute logique, l’arrivée bruyante des cavaliers aurait dû se répercuter à travers tout le temple : « Ô Dieu des Dieux, (ce talisman) est devenu trop puissant pour nous… » (il est vrai que vu la taille de la boule, ce « talisman » ne devait pas être facile à porter autour du cou. « Et nous devons le détruire avant qu’il ne détruise le monde. » Nous supposons alors que quand le Dieu des dieux a créé le monde et tous les trucs, le même talisman n’était pas du tout assez puissant pour ne serait-ce que casser l’aile d’une mouche ?

A la fin de la phrase, il devient claire que les figurantes qui tiennent leurs épées plus ou moins horizontales pointées en direction du centre du temple occupé par la grosse boule verte — commencent à sérieusement fatiguer des bras. Et toujours aussi discrets, quelques cavaliers escaladent la façade tandis que les autres cavalent bruyamment en cercle sous la colonnade qui donne directement dans le Temple. Mais un silence absolu règne toujours dans le Temple.

La prêtresse repose un peu ses bras en les baissant, et toutes les bonnes sœurs qui tenaient une épée font reposer la pointe sur le sol. La prêtresse relève les bras et déclare « Pardonne-nous à présent comme nous l’envoyons hors de la lumière par laquelle elle tire son pouvoir, jusque dans les Ténèbres éternelles.

Alors un gros lippu perché au niveau de la colonnade qui surplombe l’intérieur du temple fait signe à une complice elle aussi bling bling mais de noir vêtu, et lui montre une étoile ninja, qu’il lance – et vient se ficher selon une trajectoire parfaitement droite dans le pectoral doré de la prêtresse apparemment dix mètres plus bas. C’est l’étoile ninja qui a dû tué Kennedy.

Avec un soupir, la prêtresse tombe lentement là encore dans une direction qui n’a rien à voir avec celle du projectile qui est censé l’avoir tuée, et les portes du temple qui bien sûr n’étaient ni gardée, ni barrée, s’ouvrent en grand sans aucun délai pour laisser passer la charge de quelques cavaliers. Les gardes féminines casquées et cottes de mailles dorées qui attendaient en face à l’intérieur du temps ouvrent de grands yeux : ce n’est pas comme si elles attendaient le seigneur d’Hyrkana sans lequel il était impossible de procéder à la cérémonie à laquelle elles ont quand même procédé, et ce n’est pas non plus comme si un temple se gardait à vingt mètres de ses portes aveugles, à l’intérieur du Temple, alors qu’il y a une galerie juste au-dessus d’elles pour voir venir de très loin n’importe qui.

Et bien sûr, ces garderesses comptent se battre à l’épée longue avec des manches et des voiles encore plus long, et ne connaissent qu’un seul coup, foncer dans le temps en levant le plus haut possible la lame, voire en éborgnant une copine qui se trouveraient dans leur dos — ouvrant au maximum les parties les plus vulnérables de leur corps, par exemple poitrine et gorge. Et chose curieuse, bien que frappant très lentement, elles sont seuls à frapper, et même quand les cavaliers entrent à cheval, le cavalier ne frappe personne, son cheval slalome entre les garderesses pour bien prendre garde à ne pas les bousculer.

Et les garderesses qui n’ont pas de longues manches ont les cuisses complètement exposées, histoire que leurs artères fémorales puissent se trancher au premier coup, même pas levé particulièrement haut. Et bien sûr les attaquants qui sont bien plus baraqués qu’eux et avec des armures d’allure plus logique et solide sont ceux qui reculent ou tombent au premier coup d’épée. J’ai bien dit « allure plus logique » parce qu’apparemment la bedaine n’est pas protégée ni par l’armure et la défense des cavaliers consiste à avancer bras écartés bedaine en avant.

Les vaillantes garderesses repoussent un cavalier survivant en déroute et lui claque la porte au nez. Même pas elles l’achèvent. Mais seulement pour se faire prendre à revers par, euh, quatre cavaliers de plus descendus dans le Temple. L’étoile ninja n’avait pas saigné la grande prêtresse, qui git avec sa robe avec plusieurs traînées ensanglantées alors qu’elle ne se trouvait pas au contact des combats, et qu’elle semblait morte sur le coup, plus le sang ne vient clairement pas de son torse.

Le méchant lippu en profite pour replacer une espèce de sceptre dans le logement creusé à cet effet pour ouvrir et fermer une espèce de cloche censée enfermer le « talisman », et le talisman, qui n’était déjà pas couvert depuis le début, reçoit un peu plus d’air et de lumière, quoi que l’on puisse s’interroger sur comment exactement les rayons du soleil pourraient éclairer le centre d’une salle circulaire recouverte par un cône très haut, quand bien même sa périphérie serait ajourée. Déjà que les éclairages du temple peinent à faire sens.

Parce que le scénariste a dû changer l’avis, les invincibles garderesses d’un coup ne sont plus capables de tuer un seul cavalier, mais Varna, pourtant parfaitement reconnaissable a trouvé moyen de se planquer derrière une colonne et tous les cavaliers qui ont submergé le temple ont trouvé le moyen de s’immobiliser le plus loin possible d’elle. Arrive bien entendu la reine Gerden qui bien entendu se lance dans un dialogue d’exposition de plus : « Alors ceci peut faire des mondes, ou les briser par l’orage et le tremblement de terre. » et de manière tout à fait inattendue, Gerden ordonne que l’on soulève la boule verte lumineuse. Puis elle demande à l’un de ses cavaliers de toucher la boule — et non à quelqu’une des garderesses survivantes. Le benêt disparait. Gerden demande alors à une de ses gardesses à elle en noir de toucher sa boule, et elle ne disparaît pas alors Gerden rit, et balance encore une ligne d’exposition : « Ainsi c’est vrai, seule les femmes peuvent la toucher ».

Or il me semble que la grande prêtresse dans son invocation du début s’adressait à un dieu mâle censé avoir utilisé le talisman pour créer le monde et ses trucs. Et pendant que Gerden fait balancer les survivantes dans le trou de la boule, Varna la maligne trouve un passage secret dans la muraille, il suffit d’appuyer au hasard sur les blocs de pierres gigantesques et ils reculent pratiquement sans un bruit, et même la lumière du soleil se répandant par la brèche ne semble pas attirer l’attention des méchants qui pourtant avançaient derrière les colonnes où Varna s’était embusquée pour assister au discours de la méchante reine.

Alors Varna s’élance en ligne droite, histoire que les cavaliers à ses trousses armés d’arbalète n’aient qu’à la tirer comme une lapine, mais apparemment ils n’y pensent pas. Arrive enfin Kalidor (NDT : ConanTM), qui voit Varna sautiller dans la toundra poursuivie par quelques arbalétriers qui ont préféré courir tout ce temps plutôt que de poser leur genou à terre à peine sorti du temple conique. Varna se prend un seul carreau (il y avait pourtant quatre ou cinq arbalètes disponibles) alors qu’elle descend un câble du pont cassé suspendue à une poulie, qu’elle ne lâche pas jusqu’à atterrir dans les bras de Kalidor, tout habillé de rouge pour faire une meilleure cible. Etrangement, aucun arbalétrier ne le descend à distance, parce qu’ils préfèrent se battre au contact de sa grande épée.

Red Sonja: Kalidor, le film de 1985

Red Sonja: Kalidor, le film de 1985

Red Sonja: Kalidor, le film de 1985

Red Sonja: Kalidor, le film de 1985

Red Sonja: Kalidor, le film de 1985

Red Sonja: Kalidor, le film de 1985

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Ici la page du forum Philippe-Ebly.fr consacrée à ce film.

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Novaria 1: Le coffre d'Avlen, le roman de 1968Feu vert livre / BD

The Goblin Tower (1968)
Titres français : Le coffre d’Avlen.
Post sous-titré : Le Cycle de Novaria tome 1.
Autre titre : The Reluctant King (le roi réticent).

Paru en décembre 1968 ;
Traduit en français en 1970 par Simone Hilling chez Denoël Présence du Futur, réédité en 1984 et en 1998,
Compilé le 18 mai 2017 dans l’intégrale Novaria sous le titre Roi malgré lui chez Mnémos.

De Lyon Sprague de Camp.

Pour adultes et adolescents.

(Fantasy, presse) Le royaume de Xylar, l'une des douze cités-États de Novaria, a une coutume particulière pour le choix de ses rois, qui servent chacun pour un mandat de cinq ans. À la fin de cette période, il est décapité sur la place publique devant une assemblée d'étrangers, et sa tête est jetée dans la foule. L'homme qui attrape la tête est désigné comme le prochain roi. Le dernier bénéficiaire/victime de cet arrangement est Jorian de Kortoli, un homme puissant et intelligent qui s'est longuement entraîné pour une vie d'aventure, mais qui est handicapé par sa mauvaise humeur et son penchant pour la boisson et les femmes. Ayant terminé son mandat de roi au cours d'un règne caractérisé à la fois par de grandes réalisations et un désespoir croissant, il semble finalement résigné à son sort, bien qu'il soit en fait déterminé à le tromper.

*

Le texte original de Lyon Sprague de Camp de 1968.

The Goblin Tower

Chapter One
A LENGTH OF ROPE


"A CURIOUS CUSTOM," SAID THE BARBARIAN, "TO CUT OFF your king's head every five years. I wonder your throne finds any takers!"

On the scaffold, the headsman brushed a whetstone along the gleaming edge of his ax, dropped the stone into his pouch, squinted along the blade, and touched it here and there with his thumb. Those in the crowd below could not see his satisfied smile because of the black hood, which—save for the eye holes—covered his head. The ax was neither a woodcutter's tool nor a warrior's weapon. Whereas its helve, carven of good brown oak, was that of a normal ax, its blue steel head was un-wontedly broad, like a butcher's cleaver.

The scaffold rose in the midst of the drill ground, outside of the walls of Xylar City near the South Gate. Here, nearly all the folk of the city were gathered, as well as hundreds from outlying towns and villages. Around the base of the scaffold, a battalion of pikemen in black meshmail over scarlet coats was ranked four deep, to make sure that no unauthorized person reached the scaffold during the ceremony, and likewise that the victim did not escape. The two outer ranks faced outward and the two inner, inward.

Around the three sides of the scaffold, the notables of Xylar, in crimson and emerald and gold and white, sat on benches. Another rank of soldiers sundered the quality from the commonality. The latter, in brown and buff and black, stood in an expectant, amorphous mass, which filled the greater part of the field.

On the western side of the platform, this multitude surged against the inner ranks of soldiery. Here the throng consisted mainly of young men. Besides the hundreds of mechanics from the city and peasants from the farms, it included a sprinkling of the younger gentry. Hucksters wormed their way through this throng, selling cakes, sausages, fruits, sardines, wine, beer, cider, parasols, and good-luck charms. Outside the crowd of spectators, armored horsemen, with the scarlet hour-glass of Xylar on their white surcoats, patrolled the edge of the field.
Overhead, a white sun blazed in a cloudless sky. A puffy little wind ruffled the leaves of the oaks and poplars and gums that fenced the field. It fluttered the red-and-white pennants that streamed from the tops of the flagpoles at the corners of the scaffold. A few of the leaves of the gums had already turned from green to scarlet.

Seated among the notables, Chancellor Turonus answered the barbarian's question: "We have never had trouble in finding candidates, Prince Vilimir. Behold how they throng about the western side of the scaffold!"

"Will the head be thrown yonder?" asked Prince Vilimir around his forefinger, wherewith he was trying to pry loose a piece of roast from between his teeth. Although he was clean-shaven, Vilimir's long, light, gray-streaked hair, fur cap, fur jacket, and horsehide boots with the hair on gave him a shaggy look. His many massive ornaments of gold and silver tinkled when he moved. He had led the losing faction in an intertribal quarrel over who should be the next cham of the Gendings and hence was in exile. His rival, who was also his uncle, now ruled that fierce nomadic horde.

Turonus nodded. "Aye, and the catcher shall be our new king." He was stout and middle-aged, swathed in a voluminous azure cloak against the chill of the first cool day of autumn. "The Chief Justice will cast the thing yonder. It is a rule that the king must let his hair grow long, to give the judge something to grasp. Once a king had his whole head shaven the night before the ceremony, and the executioner had to pierce the ears for a cord. Most embarrassing."

"By Greipnek's beard, an ungrateful wight!" said Vilimir, a wolfish grin splitting his lean, scarred face. "As if a lustrum of royal luxe were not enough… Be that not King Jorian now?" The Shvenish prince spoke Novarian with fair fluency, but with a northern accent that made "Jorian" into "Zhorian."

"Aye," said the Chancellor, as a little procession marched slowly through the lane kept open by soldiers between the South Gate and the scaffold.

"He took me hunting last month," said Vilimir. "He struck me as a man of spirit—for a sessor, that is." He used a word peculiar to the nomads of Shven, meaning a non-nomad or sedentary person. Among nomads, the word was a term of contempt, but the Chancellor saw fit to ignore this. The exile continued: "I also found him a great talker—too much so for his own good, methinks, but amusing to listen to."
The Chancellor nodded absently, for the procession had now come close enough to recognize faces. First came the royal band, playing a dirge. Then paced the white-bearded Chief Justice of Xylar in a long, black robe, with a golden chain about his neck. Four halberdiers, in the midst of whom towered the king, followed. All those near the lane through which the party proceeded, and many in other parts of the field, sank to one knee as the king passed them.

King Jorian was a tall, powerful young man with a ruddy skin, deep-set black eyes, and coarse black hair that hung to his shoulders. His face, otherwise shaven, bore a fierce mustache that swept out like the horns of a buffalo. A prominent scar crossed his nose—which had a small kink in it—and continued diagonally down across his left cheek. He was stripped to his suppers and a pair of short, silken breeches, and his wrists were bound behind his back. A crown—a slender band of gold with a dozen short, blunt, erect spikes—was secured to his head by a chin strap.
Prince Vilimir murmured: "I have never seen a crown with a—how do you say it—a strap of the chin."

"It is needed, to keep crown and head together during the casting of the Lot of Imbal," explained Turonus. "Once, years ago, the crown came off as the head was thrown. One man caught the crown, another the head, and each claimed the throne. A sanguinary civil war ensued."

*

La traduction au plus proche

La Tour du Gobelin

Chapitre un
UNE LONGUEUR DE CORDE


« Une curieuse coutume, dit le barbare, de couper la tête de votre roi tous les cinq ans. Je m'étonne que votre trône trouve preneur ! »

Sur l'échafaud, l'homme de tête frotte une pierre à aiguiser le long du tranchant luisant de sa hache, laisse tomber la pierre dans sa poche, louche le long de la lame, et la touche ici et là avec son pouce. Ceux qui se trouvaient dans la foule en bas ne pouvaient pas voir son sourire satisfait à cause de la capuche noire qui, à l'exception des trous pour les yeux, couvrait sa tête. La hache n'était ni l'outil du bûcheron ni l'arme du guerrier. Alors que son manche, taillé dans du bon chêne brun, était celui d'une hache normale, sa tête en acier bleu était d'une largeur inouïe, comme un couperet de boucher.

L'échafaudage s'élevait au milieu du terrain d'exercice, à l'extérieur des murs de Xylar City, près de la Porte Sud. Ici, presque tous les habitants de la ville étaient rassemblés, ainsi que des centaines de personnes des villes et villages environnants. Autour de la base de l'échafaudage, un bataillon de piquiers en mailles noires sur des manteaux écarlates était rangé sur quatre rangs, pour s'assurer qu'aucune personne non autorisée n'atteigne l'échafaudage pendant la cérémonie, et de même que la victime ne s'échappe pas. Les deux rangs extérieurs étaient tournés vers l'extérieur et les deux rangs intérieurs vers l'intérieur.

Autour des trois côtés de l'échafaud, les notables de Xylar, en cramoisi, émeraude, or et blanc, étaient assis sur des bancs. Un autre rang de soldats séparait la qualité du commun. Ces derniers, de couleur brune, chamois et noire, se tenaient dans une masse attendue et amorphe, qui remplissait la majeure partie du terrain.

Sur le côté ouest de la plate-forme, cette multitude se heurte aux rangs intérieurs des soldats. Ici, la foule se composait principalement de jeunes hommes. Outre les centaines d’ouvriers venus de la ville et les paysans venus des fermes, elle comprenait un peu de la jeune noblesse. Des marchands ambulants se frayaient un chemin dans cette foule, vendant des gâteaux, des saucisses, des fruits, des sardines, du vin, de la bière, du cidre, des parasols et des porte-bonheur. À l'extérieur de la foule des spectateurs, des cavaliers en armure, avec le sablier écarlate de Xylar sur leurs surplis blancs, patrouillaient au bord du champ.

Au-dessus, un soleil blanc brillait dans un ciel sans nuage. Un petit vent soufflant ébouriffait les feuilles des chênes, des peupliers et des gommiers qui clôturaient le champ. Il faisait voltiger les fanions rouges et blancs qui flottaient au sommet des mâts aux coins de l'échafaudage. Quelques-unes des feuilles des gommiers étaient déjà passées du vert à l'écarlate.
Assis parmi les notables, le chancelier Turonus répond à la question du barbare : « Nous n'avons jamais eu de mal à trouver des candidats, Prince Vilimir. Voyez comme ils se pressent sur le côté ouest de l'échafaud !

— La tête sera-t-elle jetée là-bas ? » demanda le prince Vilimir autour de son index, avec lequel il essayait de détacher un morceau de rôti d'entre ses dents. Bien qu'il fût rasé de près, les longs cheveux clairs et grisonnants de Vilimir, son bonnet de fourrure, sa veste de fourrure et ses bottes en cuir de cheval avec les poils lui donnaient un air hirsute. Ses nombreuses et massives parures d'or et d'argent tintaient lorsqu'il bougeait. Il avait mené la faction perdante dans une querelle intertribale pour savoir qui devait être le prochain cham des Gendings et était donc en exil. Son rival, qui était aussi son oncle, dirigeait maintenant cette horde de nomades féroces.

Turonus hocha la tête. « Oui, et l'attrapeur sera notre nouveau roi. » Il était corpulent et d'âge moyen, emmitouflé dans un volumineux manteau azur contre le froid du premier jour frais de l'automne. « Le juge en chef va jeter la chose là-bas. C'est une règle que le roi doit laisser pousser ses cheveux longs, pour donner au juge quelque chose à saisir. Une fois, un roi s'est fait raser toute la tête la nuit précédant la cérémonie, et le bourreau a dû percer les oreilles pour avoir un cordon. Très embarrassant.

— Par la barbe de Greipnek, un sorcier ingrat ! » dit Vilimir, un sourire de loup fendant son visage maigre et balafré. "Comme si un lustrum de luxe royal ne suffisait pas... Ne serait-ce pas le roi Jorian maintenant ? » Le prince shvenish parlait le novarien assez couramment, mais avec un accent du nord qui transformait ‘Jorian’ en ‘Zhorian’.

« Oui, dit le chancelier, alors qu'un petit cortège défilait lentement dans la ruelle maintenue ouverte par les soldats entre la porte Sud et l'échafaud.
— Il m'a emmené chasser le mois dernier, dit Vilimir. Il m'a paru être un homme d'esprit — pour un sesseur, s'entend. » Il utilisa un mot propre aux nomades de Shven, désignant un non-nomade ou une personne sédentaire. Chez les nomades, ce mot était un terme de mépris, mais le chancelier a jugé bon de l'ignorer. L'exilé poursuit : « Je l'ai aussi trouvé très bavard - trop pour son propre bien, je crois, mais amusant à écouter. »

Le chancelier hocha distraitement la tête, car le cortège était maintenant assez proche pour reconnaître les visages. D'abord, la fanfare royale joua un chant funèbre. Ensuite, le juge en chef de Xylar, à la barbe blanche, faisait les cent pas dans une longue robe noire, avec une chaîne en or autour du cou. Quatre hallebardiers, au milieu desquels trônait le roi, suivaient. Tous ceux qui étaient près de l'allée par laquelle le groupe passait, et beaucoup d'autres dans d'autres parties du champ, tombèrent à genoux lorsque le roi les dépassa.

Le roi Jorian était un grand et puissant jeune homme à la peau basanée, aux yeux noirs et profonds, et aux cheveux noirs ébourriffés qui pendaient jusqu'à ses épaules. Son visage, autrement rasé, portait une moustache féroce qui s'étendait comme les cornes d'un bison. Une cicatrice proéminente traversait son nez — qui présentait un petit pli — et se poursuivait en diagonale sur sa joue gauche. Il était dénudé jusqu’à ses sandales et sa culotte courte en soie, et ses poignets étaient liés dans son dos. Une couronne — un mince bandeau d'or avec une douzaine de pointes courtes, émoussées et dressées — était fixée à sa tête par une mentonnière.

Le prince Vilimir murmura : « Je n'ai jamais vu de couronne avec une... comment dire... une sangle de menton.
— Elle est nécessaire pour maintenir la couronne et la tête ensemble pendant le moulage du Lot d'Imbal, expliqua Turonus. Une fois, il y a des années, la couronne s'est détachée lorsque la tête a été jetée. Un homme a attrapé la couronne, un autre la tête, et chacun a revendiqué le trône. Une guerre civile sanglante s'en suivit. »

*

Novaria 1: Le coffre d'Avlen, le roman de 1968Novaria 1: Le coffre d'Avlen, le roman de 1968Novaria 1: Le coffre d'Avlen, le roman de 1968Novaria 1: Le coffre d'Avlen, le roman de 1968

La traduction française de Simone Hilling de 1970, pour Denoël.

Le coffre d'Avlen

CHAPITRE PREMIER
UN MORCEAU DE CORDE


— C’est une curieuse coutume, dit le Barbare, que de couper la tête à votre roi tous les cinq ans. ça m’étonne que votre trône trouve preneur.
Sur l’échafaud, le bourreau passait une pierre à aiguiser sur le tranchant brillant de sa hache. Il fourra la pierre dans sa poche, cligna des yeux pour examiner le fil qu’il éprouva du pouce. Son sourire de satisfaction échappa à la foule au-dessous de lui, car il avait la tête couverte d’une cagoule noire avec deux simples trous pour les yeux. La hache n’était ni un outil de bûcheron, ni une arme de guerrier. Sa tête d’acier bleu était anormalement large, comme un couperet de boucher.

L’échafaud s’élevait au milieu du terrain de parade, hors des murs de la ville de Xylar près de la porte sud. Presque toute la population s’y était rassemblée, sans compter les centaines de badauds venus des villes et des villages voisins.

Quatre rangs de piquiers, en cottes de mailles noires sur leurs vareuses écarlates, entouraient l’échafaud, pour éviter que toute personne sans laissez-passer n’atteignit l’échafaud pendant la cérémonie, et pour empêcher que la victime ne s’échappât.

Les notables, vêtus de pourpre, d’émeraude et d’or, étaient assis sur des bancs, de trois côtés de la plate-forme.
Du côté ouest de cette plate-forme, la foule moutonnait jusqu’aux premiers rangs des soldats. Elle était surtout composée de jeunes gens. Quelques jeunes nobles s’y trouvaient mêlés aux centaines d’ouvriers de la ville et aux fermiers des villages. Des colporteurs jouaient des coudes dans cette populace, vendant des gâteaux, des fruits, des sardines, du vin, de a bière, du cidre, des ombrelles et des talismans. Hors de la foule des spectateurs, des cavaliers en armure, portant le sablier écarlate de Xylar brodé sur leurs surcots blancs, patrouillaient les abords du terrain.

Un soleil blanc flambait dans un ciel sans nuages,. Des bouffées d’air frais agitaient les feuilles des chênes, des peupliers et des acacias qui entouraient la place. La brise faisait voleter les drapeaux rouge et blanc hissés en haut des mats aux quatre coins de l’échafaud. Quelques feuilles avaient déjà viré au rouge.

Assis parmi les notables, le chancelier Turonus répondit à la question du Barbare :
— Nous n’avons jamais eu aucun mal à trouver des candidats, prince Vilimir. Voyez plutôt comme la foule s’est amassée à l’ouest de l’échafaud.
— Est-ce que c’est de ce côté qu’on jettera la tête ? demanda le prince Vilimir sans cesser de se curer les dents d’un index décidé.

Bien qu’il fût rasé de près, Vilimir avait l’air hirsute, avec ses longs cheveux d’un blond grisonnant, sa toque et son justaucorps de fourrure, et ses bottes en peau de cheval, tous poils dehors. Ses bijoux massifs en or et en argent s’entrechoquaient à son moindre mouvement.

Turonus hocha la tête.
— Oui, et celui qui l’attrapera deviendra notre roi. Le Premier président de la Cour la jettera par-là. La loi oblige le roi à laisser pousser ses cheveux, pour que le Juge puisse lancer la tête. Il est arrivé qu’un roi se fasse raserr la tête la veille de la cérémonie, et l’exécuteur des hautes œuvres fut obligé de lui percer les oreilles pour y passer une ficelle. Extrêmement gênant.
— Par la barbe de Gripnek, quel misérable individu ! dit Vilimir, son maigre visage couturé de cicatrices fendu d’un sourire cruel. Est-ce que ce n’est pas le roi Jorian qui arrive ?
— Oui, dit le Chancelier, tandis qu’une petite procession s’avançait lentement dans le passage libre gardé par les soldats.
— Il m’avait invité à chasser le mois dernier, dit Vilimir. Il m’a fait l’impression d’un homme courageux ; enfin, pour un sédentaire.

Parmi les nomades, c’était un terme de mépris, mais le Chancelier fit semblant de l’ignorer. Le Prince continua :
— Je l’ai aussi trouvé très bavard, — trop pour sa tranquilité, à momn avis, mais amusant à écouter.

Le Chancelier hocha la tête d’un air absent, car la procession était maintenant assez proche. D’abord, venait la fanfare royale, jouant un hymne funèbre. Derrière elle s’avançait le Premier Président de la Cour de Xylar, vieillard à la barbe blanche, en longue robe noire avec une chaîne d’or autour du cou. Quatre hallebardiers le suivaient, entourant le Roi qui les dominait de sa haute taille. Un grand nombre de spectateurs debout le long de l’allée où s’avançait la procession, et beaucoup d’autres dans la foule, mirent un genou en terre comme le roi passait.

Le roi Jorian était un homme jeune, grand et vigoureux, au teint coloré, avec des yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites, et des cheveux noirs et raides qui lui tombaient sur les épaules. Son visage, rasé de près, s’ornait d’une moustache agressive, qui se relevait en pointe comme des cornes de buffle. Une grande cicatrice lui barrait le visage, du nez, légèrement tordu, jusqu’au bas de la joue gauche. Il ne portait que des sandales, et des culottes courtes en soie. Il avait les mains liées derrière le dos, et une jugulaire lui maintenait fermement sur la tête sa couronne royale, mince bandeau d’or, orné d’une douzaine de pointes acérées.

Le prince Vilimir murmura :
— Je n’ai jamais vu de couronne avec, — comment dites-vous ? — une jugulaire.
— C’est nécessaire pour que tête et couronne ne se séparent pas au moment du lancer, expliqua Turonus. Il est arrivé une fois, il y a très longtemps, que la couronne se détache de la tête à ce moment critique. Un homme attrapa la couronne, l’autre la tête, et chacun d’eux réclama le trône pour lui-même. Cela provoqua une guerre civile sanglante.

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Ici la page du forum Philippe-Ebly.fr consacrée à ce roman.

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Les cavernes d'acier, le roman de 1953Feu vert livre / BD

The Cave Of Steels (1953)
Titre français : Les cavernes d’acier.
Autre titre : Les villes d’acier.
Sous-titré : le cycle des robots 3 depuis 2011.

Publié dans Galaxy d’octobre à décembre 1953 ;
sorti aux USA chez Doubleday en 1954 ;
traduit en français anonymement en mai 1954, juin 1954 et juillet 1954 pour Galaxie numéro 6, 7, 8 ;
traduit en février 1956 par Jacques Brécard pour Hachette Le Rayon Fantastique.
Rassemblé en Omnibus en décembre 1990 réédité en 1999, en octobre 2003 aux Presses de la Cité « Le Grand Livre des Robots vol 1 ».
Réédité en poche en 2020.

Adapté pour la télévision en Angleterre sur BB2 avec Peter Cushing pour la série d’anthologie Story Parade.

De Isaac Asimov.

Pour adultes et adolescents.

(polar futuriste) Roj Nemmenuh Sarton, l’Ambassadeur des Spatiens vient d’être assassiné chez lui, dans la Cité de l’Espace, l’avant-poste des Spatiens voisin de New-York. Elija Bailey, le plus brillant des enquêteurs doit enquêter en coordination avec un enquêteur spatien, et son supérieur Julius Enderby le charge de prouver que les enquêteurs humains ne peuvent être remplacer par des androïdes. Or l’enquêteur spatien n’est autre qu’un androïde, de génération supérieure aux robots terriens.

Les cavernes d'acier, le roman de 1953

Le texte original de Isaac Asimovv de octobre 1953 pour Galaxy, illustré par EMSH.

The Caves Of Steel

Future New York would have been a great place to live in… if it weren’t for the deadly helpfulness of its robots… and the fact that someone chose the worst man in the world to murder!

CHAPTER I

LIJE BALEY had just reached his desk when he became aware of R. Sammy watching him expectantly.
The dour lines of his long face hardened. “What do you want?”
“The boss wants you, Lije. Right away. Soon as you come in.”
“All right.”

R. Sammy stood there with his unchanging blank grin.
Baley said. “All right, I told you! Go away!”
R. Sammy turned and left to go about his duties. Baley wondered irritably why those duties couldn’t be done by a man.

He paused to examine the contents of his tobacco pouch and made a mental calculation. At two pipefuls a day, he could stretch it to next quota day.
Then Baley stepped out from behind his railing—he’s earned a railed corner two years ago—and walked the length of the common room.
Simpson looked up from a merc-pool file as he passed. “Boss wants you, Lije.”
“I know. R. Sammy told me.”

A closely coded tape reeled out of the merc-pool’s vitals as the small instrument searched and analyzed its “memory” for the desired information, which was stored in the tiny vibration patterns of the gleaming mercury surface within.

“I’d kick R. Sammy’s armored behind if I weren’t afraid of breaking a leg,” said Simpson. “I saw Vince Barrett the other day.”
Baley’s long face grew longer. “How’s he doing?”

“Working a delivery-tread on the yeast farms. He asked if there was any cance he could get his job back. Or any job in the Departmen. What could I tell him? R. Sammy’s doing Vince’s job now and that’s that. A damned shame. Vince is a bright kid. Everyone liked him.”

Baley shrugged. “It’s something we’re all living through,” he said in a manner stiffer than he intended of felt. He’s liked Vince too, and hated the vacantly grinning robot that had replaced the boy. His own foot had itched in much the same fashion as Smipson’s. Not just for R. Sammy, either. For any of the damned robots.

*

La traduction au plus proche

Les cavernes d’acier

Le New York du futur aurait été un endroit formidable à vivre... s'il n'y avait pas eu la serviabilité mortelle de ses robots... et le fait que quelqu'un ait choisi le pire homme du monde à assassiner !

CHAPITRE I

LIJE BALEY venait d'atteindre son bureau lorsqu'il s'aperçut que R. Sammy l'observait avec impatience.
Les lignes austères de son long visage se durcirent. « Qu'est-ce que tu veux ?
— Le patron veut te voir, Lije. Tout de suite. Dès que tu arrives.
—D'accord. »

R. Sammy se tenait là avec son immuable sourire en coin.
Baley dit. « D'accord, je te l'avais dit ! Va-t'en ! »
R. Sammy se retourna et partit vaquer à ses occupations. Baley se demanda avec irritation pourquoi ces tâches ne pouvaient pas être accomplies par un être humain.

Il s'arrêta pour examiner le contenu de sa blague à tabac et fit un calcul mental. A raison de deux pipes pleines par jour, il pouvait atteindre le prochain jour de la distribution du tabac.
Puis Baley sortit de derrière sa rambarde — il avait gagné une section de rambarde il y a deux ans — et marcha le long de la salle de bureaux partagés.
Comme il passait, Simpson leva les yeux d'un dossier rédigé automatiquement. « Le patron veut te voir, Lije. — Je sais. R. Sammy me l'a dit. »

Une bande au code serré s'échappa des entrailles de l’imprimante de ressources, tandis que le petit instrument cherchait et analysait sa "mémoire" pour retrouver l'information désirée, laquelle était stockée dans les minuscules motifs des vibrations de la surface de mercure étincelante à l'intérieur.
« Je botterais bien le derrière blindé de R. Sammy si je n'avais pas peur de me casser une jambe, dit Simpson. J'ai vu Vince Barrett l'autre jour. »

Le long visage de Baley s’allongea encore. « Comment va-t-il ?
— Il travaille au déchargement d’un tapis-roulant dans les fermes à levure. Il a demandé s'il y avait une possibilité de récupérer son travail. Ou n'importe quel travail dans le département. Qu'est-ce que je pouvais lui dire ? R. Sammy fait le travail de Vince maintenant et c'est tout. Une sacrée honte. Vince est un garçon intelligent. Tout le monde l'aimait bien. »

Baley a haussé les épaules. « C'est quelque chose que nous sommes tous en train de vivre. » Il avait répondu plus raidement qu'il ne l'aurait voulu. Il avait bien aimé Vince aussi, et il détestait le robot au sourire vide qui avait remplacé le garçon. Son propre pied l'avait démangé de la même façon que celui de Simpson. Pas seulement pour R. Sammy, d'ailleurs. Pour n'importe lequel de ces maudits robots.

*

Les cavernes d'acier, le roman de 1954

La traduction anonyme dans Galaxie numéro 6 de mai 1954

LES VILLES D’ACIER

par Isaac ASIMOV

Quelques centaines de siècles dans le futur. Nourris chimiquement, ou de céréales et de légumes forcés en usines, les Terriens sont maintenant groupés dans d’énormes cités d’acier. Les colonies créées dans les mondes extérieurs se sont depuis longtemps affranchies de la tutelle de la Terre. Elles manifestent l’intention de moderniser entièrement leur économie qui se trouve dans une impasse.

Mais les Terriens accepteront-ils leurs formes nouvelles de civilisation ? Accepteront-ils surtout la collaboration des robots à vraie figure humaine créés dans les mondes nouveaux ? En effet, le chômage né sur la Terre, dans certains secteurs, par suite de l’emploi de robots ordinaires, a déjà entraîné des émeutes.


CHAPITRE I

Lije Baley s’installait devant son bureau quand il s’aperçut que R. Sammy l’attendait, en le regardant fixement.
Les traits de Baley, naturellement austères, se durcirent encore.

« Que veux-tu ? »
— « Le Patron vous demande de suite, Lije ; il a dit : aussitôt arrivé. »
— « Bien », mais R. Sammy restait sur place, immobile, le sourire figé, sans aucune expression.
« Je t’ai dit : bien ; alors va-t-en ! » cria Baley impatiemment.

R. Sammy fit demi-tour, et s’en fut, pendant que Baley se demandait aigrement pourquoi ces commissions n’étaient pas confiées à un quelconque garçon ?
Avant de s’en aller, Baley s’arrêta un instant pour examiner le contenu de sa blague à tabac, et faire rapidement le calcul mental : à deux pipes par jour, pendant combien de temps pourrait-il encore fumer ? Puis il quitta le bureau grillagé, son coin personnel, qu’il était parvenu à obtenir, grâce à ses bonnes notes, deux années auparavant.

Il traversa la grande salle commune ; à son passage, Simpson, assis parmi la file des employés, leva la tête, et remarqua : « Le Patron vous attend, Lije. »
— « Je sais, R. Sammy m’a prévenu ».

Et Simpson s’écriait : « Comme j’aurais plaisir à envoyer un coup de pied quelque part à cet affreux Sammy ! Mais je crains toujours de lui casser un membre ! » Il ajouta : « À propos, j’ai rencontré, l’autre jour, Vince Barrett. »
La longue figure de Baley s’allongea encore : « Que devient-il ? »
— « Il travaille, comme livreur dans les fermes à levure ; il m’a demandé s’il aurait quelque chance de récupérer son ancienne place, ou une occupation quelconque dans notre Administration. Que lui répondre ? R. Sammy l’a remplacé, c’est chose faite. Pauvre Vince, un chic type, que tout le monde appréciait ! »

Baley haussa les épaules, et articula sèchement : « Nous en sommes tous là maintenant », car, lui aussi, aimait autant Vince qu’il exécrait le robot au sourire vague et grimaçant, qui l’avait remplacé, et, comme à Simpson, le pied lui démangeait, non seulement vis-à-vis de Sammy, mais aussi à l’encontre de toutes ces maudites machines qui envahissaient tout.

*

Les cavernes d'acier, le roman de 1953Les cavernes d'acier, le roman de 1953Les cavernes d'acier, le roman de 1953Les cavernes d'acier, le roman de 1953Les cavernes d'acier, le roman de 1953Les cavernes d'acier, le roman de 1953Les cavernes d'acier, le roman de 1953Les cavernes d'acier, le roman de 1953

La traduction française de Jacques Brécart de 1956 pour le Rayon Fantastique, J’ai Lu et Les Presses de la Cité.

Les cavernes d’acier

1
ENTRETIEN AVEC UN COMMISSAIRE


Lije Baley venait d’atteindre son bureau quand il se rendit compte que R. Sammy l’observait, et que, manifestement, il l’avait attendu.
Les traits austères de son visage allongé se durcirent.

— Qu’est-ce que tu veux ? fit-il.
— Le patron vous demande, Lije. Tout de suite. Dès votre arrivée.
— Entendu !
R. Sammy demeura planté à sa place.
— J’ai dit : entendu ! répéta Baley. Fous le camp !

R. Sammy pivota sur les talons, et s’en fut vaquer à ses occupations ; et Baley, fort irrité, se demanda une fois de plus, pourquoi ces occupations-là ne pouvaient pas être confiées à un homme. Pendant un instant, il examina avec soin le contenu de sa blague à tabac, et fit un petit calcul mental : à raison de deux pipes par jour, il atteindrait tout juste la date de sa prochaine distribution.

Il sortit alors de derrière sa balustrade (depuis deux ans, il avait droit à un bureau d’angle, entouré de balustrades) et traversa dans toute sa longueur l’immense salle.
Comme il passait devant Simpson, celui-ci interrompit un instant les observations auxquelles il se livrait, sur une enregistreuse automatique au mercure, et lui dit :
— Le patron te demande, Lije.
— Je sais. R. Sammy m’a prévenu.

Un ruban couvert d’inscriptions serrées en langage chiffré sortait sans arrêt des organes vitaux de l’enregistreuse ; ce petit appareil recherchait et analysait ses « souvenirs », afin de fournir le renseignement demandé, qui était obtenu grâce à d’infinies vibrations produites sur la brillante surface du mercure.
— Moi, reprit Simpson, je flanquerais mon pied au derrière de R. Sammy, si je n’avais pas peur de me casser une jambe ! Tu sais, l’autre soir, j’ai rencontré Vince Barrett…
— Ah oui ?...
— Il cherche à récupérer son job, ou n’importe quelle autre place dans le Service. Pauvre gosse ! Il est désespéré ! Mais que voulais-tu que, moi, je lui dises ?... R. Sammy l’a remplacé, et faite exactement son boulot : un point, c’est tout ! Et pendant ce temps-là, Vince fait marcher un tapis roulant dans une des fermes productrices de levure. Pourtant c’était un gosse brillant, ce petit-là, et tout le monde l’aimait bien !

Baley haussa les épaules et répliqua, plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu :
—Oh ! tu sais, nous en sommes tous là, plus ou moins.

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Ici la page du forum Philippe-Ebly.fr consacrée à ce roman.

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The Peripheral, Périphériques, le roman de 2014Feu vert livre / BD

The Peripheral (2014)
Titre français : Périphériques. Sous-titre : Périphériques volume 1.

Sorti au Canada le 28 octobre 2014 chez G. P. Putnam's Sons.
Traduit en français en le 6 février 2020 chez Au Diable Vauvert.

Adapté en série télévisée NETFLIX en 2022.

De William Gibson.

Pour adultes et adolescents.

(cyberpunk, presse) dans une petite ville de l'Amérique rurale. Flynne Fisher travaille dans une boutique locale d'impression 3D et vit avec sa mère et son frère Burton, qui a subi un traumatisme cérébral dû aux implants cybernétiques qu'il a reçus lorsqu'il servait dans l'unité d'élite Haptic Recon du corps des Marines des États-Unis.

Lorsque Burton se rend dans une autre ville pour protester contre les manifestations d'un groupe extrémiste religieux connu sous le nom de Luke 4:5, il lui demande de reprendre son travail de sécurité dans un jeu vidéo/monde virtuel pour une société soi-disant colombienne appelée Milagros Coldiron. Flynne accepte le poste et remarque que le monde du jeu ressemble étrangement à Londres, mais en beaucoup plus vide et plus futuriste.

Aux commandes d'un quadrocopter de sécurité, elle repousse les drones des paparazzi depuis l'appartement d'une femme inconnue dans une tour. La deuxième nuit, elle est témoin d'un homme et d'une femme sur un balcon, où la femme est apparemment tuée et dévorée par un essaim de nanorobots. Flynne ne sait pas si cela est réel ou fait partie d'un jeu virtuel.

*

Le texte original de William Gibson du 28 octobre 2014 pour G. P. Putnam's Son.

The Peripheral

I have already told you of the sickness and confusion that comes with time travelling. —H. G. WELLS

1.
THE HAPTICS


They didn’t think Flynne’s brother had PTSD, but that sometimes the haptics glitched him. They said it was like phantom limb, ghosts of the tattoos he’d worn in the war, put there to tell him when to run, when to be still, when to do the bad-ass dance, which direction and what range. So they allowed him some disability for that, and he lived in the trailer down by the creek. An alcoholic uncle lived there when they were little, veteran of some other war, their father’s older brother. She and Burton and Leon used it for a fort, the summer she was ten.
Leon tried to take girls there, later on, but it smelled too bad. When Burton got his discharge, it was empty, except for the biggest wasp nest any of them had ever seen. Most valuable thing on their property, Leon said. Airstream, 1977. He showed her ones on eBay that looked like blunt rifle slugs, went for crazy money in any condition at all. The uncle had gooped this one over with white expansion foam, gone gray and dirty now, to stop it leaking and for insulation. Leon said that had saved it from pickers. She thought it looked like a big old grub, but with tunnels back through it to the windows.

Coming down the path, she saw stray crumbs of that foam, packed down hard in the dark earth. He had the trailer’s lights turned up, and closer, through a window, she partly saw him stand, turn, and on his spine and side the marks where they took the haptics off, like the skin was dusted with something dead-fish silver. They said they could get that off too, but he didn’t want to keep going back.

“Hey, Burton,” she called.
“Easy Ice,” he answered, her gamer tag, one hand bumping the door open, the other tugging a new white t-shirt down, over that chest the Corps gave him, covering the silvered patch above his navel, size and shape of a playing card.

Inside, the trailer was the color of Vaseline, LEDs buried in it, bedded in Hefty Mart amber. She’d helped him sweep it out, before he moved in. He hadn’t bothered to bring the shop vac down from the garage, just bombed the inside a good inch thick with this Chinese polymer, dried glassy and flexible.

You could see stubs of burnt matches down inside that, or the cork-patterned paper on the squashed filter of a legally sold cigarette, older than she was. She knew where to find a rusty jeweler’s screwdriver, and somewhere else a 2009 quarter.

Now he just got his stuff out before he hosed the inside, every week or two, like washing out Tupperware. Leon said the polymer was curatorial, how you could peel it all out before you put your American classic up on eBay. Let it take the dirt with it.

Burton took her hand, squeezed, pulling her up and in.
“You going to Davisville?” she asked.
“Leon’s picking me up.”
“Luke 4:5’s protesting there. Shaylene said.”

He shrugged, moving a lot of muscle but not by much.
“That was you, Burton. Last month. On the news. That funeral, in Carolina.”

He didn’t quite smile.
“You might’ve killed that boy.”

He shook his head, just a fraction, eyes narrowed.
“Scares me, you do that shit.”
“You still walking point, for that lawyer in Tulsa?”
“He isn’t playing. Busy lawyering, I guess.”
“You’re the best he had. Showed him that.”
“Just a game.” Telling herself, more than him.
“Might as well been getting himself a Marine.”

She thought she saw that thing the haptics did, then, that shiver, then gone.
“Need you to sub for me,” he said, like nothing had happened. “Five-hour shift. Fly a quadcopter.”

She looked past him to his display. Some Danish supermodel’s legs, retracting into some brand of car nobody she knew would ever drive, or likely even see on the road. “You’re on disability,” she said. “Aren’t supposed to work.”

He looked at her.
“Where’s the job?” she asked.
“No idea.”
“Outsourced? VA’ll catch you.”
“Game,” he said. “Beta of some game.”
“Shooter?”

*

La traduction au plus proche.

Le Périphérique

Je vous ai déjà parlé de la maladie et de la confusion qui accompagnent les voyages dans le temps. —H. G. WELLS

1. LES HAPTIQUES

Ils ne pensaient pas que le frère de Flynne souffrait d'un syndrome de stress post-traumatique, mais que parfois l'haptique le faisait dysfonctionner. Ils ont dit que c'était comme un membre fantôme, les fantômes des tatouages qu'il avait portés pendant la guerre, placés là pour lui dire quand courir, quand rester tranquille, quand faire la danse du méchant, dans quelle direction et à quelle distance. On lui a accordé une certaine invalidité pour ça, et il a vécu dans la caravane près du ruisseau. Un oncle alcoolique y vivait quand ils étaient petits, vétéran d'une autre guerre, le frère aîné de leur père. Elle, Burton et Leon l'ont utilisé comme fort, l'été de ses dix ans.

Leon a essayé d'y emmener des filles, plus tard, mais ça sentait trop mauvais. Quand Burton a obtenu sa décharge, elle était vide, à l'exception du plus gros nid de guêpes qu'ils avaient jamais vu. La chose la plus précieuse sur leur propriété, Leon a dit. Une Airstream, 1977. Il lui en a montré sur eBay qui ressemblaient à des balles de fusil émoussées et qui se vendaient à des prix fous, quel que soit leur état. L'oncle avait badigeonné celle-ci de mousse expansive blanche, devenue grise et sale, pour arrêter les fuites et pour l'isoler. Leon a dit que cela l'avait sauvé des voleurs. Elle pensait que cela ressemblait à une grosse et vieille larve, mais avec des tunnels pour arriver aux fenêtres.

En descendant le chemin, elle vit des miettes éparses de cette mousse, bien tassées dans la terre sombre. Les lumières de la remorque étaient allumées, et de plus près, à travers une fenêtre, elle le vit partiellement se lever, se tourner, et sur sa colonne vertébrale et son côté, les marques où ils avaient enlevé les haptiques, comme si la peau était saupoudrée d’argent genre poisson mort. Ils avaient dit qu'ils pouvaient aussi enlever ça, mais il ne voulait pas y retourner encore et encore.

— Hey, Burton, elle appela.
— Easy Ice, il répondit, — son pseudo de joueuse —, une main cognant pour ouvrir la porte, l'autre tirant vers le bas sur son nouveau t-shirt blanc, par-dessus le torse que le Corps lui a donnée, recouvrant la pièce de peau argentée au-dessus de son nombril, de la taille et de la forme d'une carte à jouer.

A l'intérieur, la caravane était de la couleur de la vaseline, avec des LED enterrées dedans, dans de l'ambre Hefty Mart. Elle l'avait aidé à la balayer, avant qu'il n'emménage. Il n'avait pas pris la peine de descendre l'aspirateur de la boutique du garage, il avait juste bombé l'intérieur d'un bon pouce d'épaisseur avec le polymère chinois, vitreux et flexible une fois sec.
On pouvait voir des bouts d'allumettes brûlées à l'intérieur, ou le papier imprimé façon liège du filtre écrasé d'une cigarette vendue légalement, plus vieille qu'elle. Elle savait où retrouver un tournevis de bijoutier rouillé, et quelque part ailleurs une pièce de 25 cents de 2009.

Désormais, il n’avait qu’à sortir ses affaires avant de nettoyer l'intérieur, toutes les semaines ou deux, comme on lave un Tupperware. Leon avait dit que le polymère préservait, et comment on pourrait le peler entièrement avant de mettre ce classique américain sur eBay. Et la saleté partirait avec lui.
Burton attrapa et serra la main de Flynne, et hissa la jeune fille à l'intérieur.

— Tu vas à Davisville ?, elle demanda.
— Léon passe me prendre.
— Luke 4 verset 5 manifeste là-bas. Shaylene l'a dit.
Il haussa les épaules, bougeant beaucoup de muscles mais pas de beaucoup.
— C'était toi, Burton. Le mois dernier. Aux infos. Cet enterrement, en Caroline.

Il ne souriait pas vraiment.
— Vous auriez pu tuer ce garçon.

Il secoua à peine la tête, les yeux rétrécis.
— Ça me fait peur, que tu joues au con.
— Tu fais toujours toujours l’éclaireuse, pour cet avocat à Tulsa ?
— Il ne joue pas. Occupé à faire du droit, je suppose.
— Tu es la meilleure qu'il ait jamais eue. Tu le lui a prouvé.
— C’est seulement un jeu… (à elle-même, plus qu'à lui.)
— Comme s’il avait embauché un vrai Marine.
Elle a cru voir ce truc que provoquent les haptiques, puis un frisson, puis plus rien.

— J'ai besoin que tu me remplaces, il dit alors, comme si rien ne s'était passé. Une vacation de cinq heures. Piloter un quadcoptère.
Elle regarda derrière lui son fond d’écran. Les jambes d'une mannequin vedette danoise, repliée dans une voiture de marque que personne de sa connaissance ne conduirait jamais, ou même ne verrait sur la route.
— Tu es en invalidité, elle dit. Tu n'es pas censé travailler.

Il la regarda.
— Où est le job ? elle demanda.
— Aucune idée.
— Sous-traité ? L’A.V. va te chopper.
— Un jeu, il répondit. Une Bêta d'un certain jeu.
— Un jeu de tir ?

*

The Peripheral, Périphériques, le roman de 2014

La traduction française de Laurent Queyssi de 2020 pour Au Diable Vauvert.

Périphériques

Je vous ai déjà dit quelles sensations nauséeuses et confuses donne un voyage dans le Temps.
H.G. Wells (traduction Henry D. Davray)

1
Les haptiques


Le frère de Flynne ne souffrait pas d’un syndrome post-traumatique, mais ses soucis provenaient des haptiques. Des problèmes comparables à des membres fantômes, réminiscences des tatouages qui, pendant la guerre, lui indiquaient quand courir, quand s’arrêter, dans quelle direction et à quelle distance tirer. Il recevait donc une pnesion d’invalidité, et habitait dans la caravane près du ruisseau où vivait autrefois leur oncle alcoolique, le frère aîné de leur père, vétéran lui aussi. L’été de ses dix ans, Flynne y avait joué, forteresse imaginaire, avec Leon et Burton. Quelques temps plus tard, Leon avait tenté d’y emmener des filles, mais l’endroit sentait trop mauvais. Lorsque Burton était revenu de l’armée, elle n’abritait plus qu’un immense nid de guêpe. D’après Leon, cette Airstream de 1977 était le seul objet de valeur de la propriété. Il lui en avait montré d’autres modèles sur eBay, en forme de balles de fusil émoussées, qui partaient pour des sommes folles, même dans des états déplorables. L’oncle avait recouvert celle-ci de mousse de polyuréthane blanche, désormais grise et sale, pour éviter les fuites et améliorer l’isolation. Ce qui l’avait préservée des glaneurs, selon Leon. Elle rappelait à Flynne une vieille larve immense parsemée de tunnels conduisant à ses fenêtres.

En descendant le chemin, elle distingua des morceaux de cette mousse enfoncés dans la terre sombre. Par la vitre de la caravane, lumières allumées, elle aperçut son frère qui se levait et se tournait. Elle discerna, sur son dos et ses flancs, les marques aux endroits où se trouvaient autrefois les haptiques, la peau recouverte d’une couche argentée évoquant un poisson mort. On pouvait apparemment lui enlever ces traces, mais il ne voulait plus y retourner.

« Salut, Burton, lança-t-elle.
— Easy Ice », répondit-il en l’appelant par son pseudo de gameuse.
D’une main il tint la porte ouverte et, de l’autre, baissa un t-shirt blanc immaculé pour recouvrir le torse qu’il devait à l’armée ainsi que la partie brillante en forme de carte à jouer au-dessus de son nombril.

L’intérieur du véhicule était couleur vaseline, avec les LED incrustées dans une matière ambre provenant du Hefty Mart. Flynne avait aidé Burton à le nettoyer avant qu’il emménage. Il n’avait même pas pris la peine de descendre l’aspirateur du garage et s’était contenté de pulvériser partout une bonne épaisseur de ce polymère chinois qui devenait transparent et souple en séchant. Dessous, on discernait des bouts d’allumettes cramés ou des mégots marron de cigarettes légales plus vieux qu’elle. Flynne se souvenait de l’emplacement d’un tournevis de précision rouillé et d’une pièce de monnaie de 2009.

Désormais, toutes les semaines ou deux, il sortait ses affaires et passait le jet à l’intérieur, comme pour laver un tupperware. Leon prétendait que le polymère protégeait la caravane et qu’il suffirait( de l’ôter pour mettre ce classique américain en vente sur eBy. Toute la saleté partirait avec lui.

« Tu vas à Davisville ? demanda-t-elle.
— Leon passe me prendre.
— Les Luc 4 :5 sont en train de protester, là-bas, d’après Shaylene. »

Il haussa les épaules, déplaçant de nombreux muscles de façon imperceptible.
« C’était toi, Burton. Le mois dernier. Aux infos. Cet enterrement en Caroline. »
Il sourit à peine.
« Tu aurais pu tuer ce gamin. »

Il remua imperceptiblement la tête, les yeux plissés.
« Tu me fais peur, avec ces trucs, poursuivit-elle.
— Tu sers toujours d’éclaireuse pour cet avocat de Tulsa ?
— Il ne joue plus. Sans doute trop occupé par son boulot.
—T’es la meilleure qu’il ait jamais eue. Tu lui as prouvé.
— Ce n’est qu’un jeu, dit-elle en essayant de s’en convaincre.
— C’était comme s’il avait engagé un Marine. »

Elle crut voir, un instant, le frisson dû aux haptiques.
« J’ai besoin que tu me remplaces, annonça-t-il comme si de rien n’était. Une garde de cinq heures. Pour piloter un quadrirotor. »

Elle regarda l’affichage derrière lui. Les jambes d’une mannequin danoise disparaissaient dans un modèle de voiture qu’aucune de connaissances de Flynne ne pouvait se payer, et qu’elle ne croiserait peut-être même jamais sur la route.
« Tu touches une pension d’invalidité, dit-elle. Tu n’es pas censé bosser. »

Il la considéra.
« C’est où, ce boulot ? demanda-t-elle.
— Aucune idée.
— De la sous-traitance ? Tu vas te faire gauler par le ministère des Anciens Combattants.
— C’est un jeu, expliqua-t-il. Un bêta-test.
— Un jeu de tir ?


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Ici la page du forum Philippe-Ebly.fr consacrée à ce roman.

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